Théorie de la rivalité mimétique
Avant de poursuivre, je voudrais rappeler brièvement les bases de l'anthropologie girardienne.
• Les rapports humains sont sujets au conflit. Ils sont toujours menacés par l'identité des désirs, car l'homme
n'imite pas seulement ses semblables dans ses comportements d'apprentissage mais aussi dans leurs désirs.
• Désirant la même chose, les membres d'un groupe deviennent antagonistes puis vont abandonner leurs antagonismes
personnels pous "choisir" celui du voisin. Au paroxysme de la crise mimétique, qui est celle de
l'indifférenciation totale dans laquelle la communauté peut se désagréger, la violence unanime du groupe va se détourner sur un
bouc émissaire, qui va céler la réconciliation de tous contre un seul, jugé unique
responsable tant de la crise antérieure que de sa résolution.
• A la fois maléfique (pour la crise provoquée) et bénéfique (pour l'apaisement de la violence dans la communauté née
de son meurtre), la victime émissaire va se trouver sacralisée et devenir à la fois un modèle d'imitation et
de contre-imitation. Pour éviter le retour de la crise, on évitera de faire ce que la victime avait fait :
de là proviennent les interdits. Lorsque la crise menace de nouveau, on se souviendra de ce que la victime émissaire
à accepter de faire pour sauver la communauté, soit de mourir, et on trouvera une nouvelle victime sacrificielle qui mourra à sa place :
c'est la naissance du rite. Le souvenir de ces évènements deviendra le mythe.
Pour montrer que cette incursion dans l'anthropologie girardienne est loin d'être incongrue, je voudrais maintenant rappeler un
passage de
The Defenders omis tout à l'heure, qui est le diagnostic porté par le soldomate sur le
but de la guerre dans la culture humaine :
"Le conflit interne [à une société] menace de l'entraîner dans la guerre, groupe contre
groupe. Les traditions vitales peuvent être perdues - non pas simplement altérées ou refoulées mais
complètement détruites - en cette période de chaos et d'anarchie...Il est nécessaire que cette haine
intérieure soit drainée vers l'extérieur, vers un groupe externe, de telle façon que la culture survive à cette
crise."
Dick décrit ici très clairement ce que Girard nomme la crise sacrificielle, et que nous venons de rappeler. Sa
définition de la guerre est très clairement la résolution d'une crise interne par le détournement de la
violence unanime vers un groupe jugé extérieur - ici une autre société - qui pourrait tout autant être un bouc
émissaire.
Bien sûr, la définition que Philip K. Dick donne de la guerre peut nous sembler banale. Ce qui est intéressant dans
Second Variety, et qui rejoint la pensée de René Girard, c'est l'indifférenciation totale qui précède la
destruction totale de l'humanité. Cette indifférenciation, nous l'avons noté, s'établit préalablement entre les
deux camps, américain et soviétique. Mais elle s'établit également avec le "camp" des robots, puisque c'est seulement
quand ceux-ci vont prendre
forme humaine que la crise va définitivement s'enclencher. Plus rien ne les
distingue des humains, y compris et surtout la volonté de détruire l'autre. La confusion est d'ailleurs totale puisque,
tout le monde soupçonnant tout le monde, des exécutions sommaires ont lieu.
Dans
Second Variety. Philip K. Dick décrit un champ clos, la Terre, et une crise mimétique violente entre deux doubles - Américains et
Soviétiques représentant la totalité de l'espèce humaine -, engagés dans le stade ultime de la violence : celui où il ne
peut y avoir réconciliation unanime des deux parties sur le dos d'un
bouc émissaire, entendu
au sens girardien du terme, puisque ce tiers n'existe pas. Du moins existe-t-il, c'est le camp des androïdes, mais sa violence est
supérieure à celle des autres.