Comme il s'agit d'un dessin animé, l'adaptation du conte va maintenant intéresser deux personnes qui, chacune dans son domaine, vont livrer leur vision de l'histoire : Hoël Caouissin pour le narratif et Max Cabannes, qui a été choisi pour la création des personnages. Nous reviendrons dans un petit instant sur le travail de ce dernier.

En lisant pour la première fois et de façon croisée le conte et son adaptation, j'ai été bien entendu frappé par les différences obligées de construction et de rythme.

Le film en général, et l'image animée dans le cas qui nous occupe, donnent immédiatement à voir. Par exemple, alors que Daniel Pennac pouvait maintenir cachée l'identité de l'enfant jusqu'à mi-chemin du conte, l'adaptation est forcée de la révéler, dès l'origine. Ma réflexion a commencé sur ce point.

Daniel Pennac a construit visuellement son histoire sur un contraste entre deux mondes : l'un froid, que l'on imagine bleu et blanc, celui du Grand-Nord de l'enfance de Loup-Bleu ; l'autre, gorgé de soleil d'or et de couleurs, de l'Afrique jaune des premiers pas du garçon. Pour exprimer ce contraste avec ses seuls mots, l'auteur adopte une construction particulière : celle de la succession des histoires. Dévoiler au dernier moment l'identité de l'enfant, et donc la destination du "voyage au fond de son oeil", permet d'amplifier, à la lecture, cette opposition "visuelle" des mondes.

Ce constraste, le dessin animé l'obtient de façon instantanée par l'image. De ce point de vue, la structure du récit peut être décomposée et recomposée, et la révélation du héros humain faite dès le départ sans que cela nuise (l'effet de surprise en moins), à sa qualité.

Cette recomposition de la structure du récit a été poussée bien plus loin dans l'adaptation réalisée par Hoël Caouissin. Daniel Pennac ne décrit qu'une seule fois la "plongée dans l'oeil" et il lui suffit de quelques mots (à la fin du récit du Loup) pour faire comprendre aux lecteurs que l'histoire a été racontée sur plusieurs jours (" Le garçon a vu le soleil se coucher bien des fois dans l'oeil du loup...le soleil d'ici...").

Cette économie de moyens, très curieusement, le dessin animé ne la possède pas. Comme cet élément "temps" est extrèmement important pour la fin de l'histoire, il faut pouvoir le marquer. La solution, ingénieuse, va consister à entrecroiser les récits de Loup-Bleu et Afrique, et donc répéter les "plongées dans l'oeil de l'autre", en indiquant, par exemple, un léger changement des conditions extérieures qui permettra la différenciation des journées. Ceci permet également de multiplier le bel effet visuel de contraste Grand-Nord/Afrique.

L'adoption de cette structure narrative croisée répond cependant à d'autres objectifs. Parce que la partie "africaine" est plus riche en personnages et en situations, l'histoire du loup a été réduite à quelques phases essentielles, placées en début, milieu et fin de l'échange entre les deux protagonistes, comme un contre-point rafraîchissant. L'histoire véritable semble maintenant être celle du seul Afrique.

C'est un écart assez considérable par rapport à l'oeuvre originale et je montrerai par la suite que ce choix n'est pas neutre. Si Daniel Pennac donne pratiquement autant d'importance au récit du Loup qu'à celui du garçon (25 pages contre 36), c'est pour des raisons extrèmement précises, qui confèrent au conte toute sa dimension morale, voire philosophique. N'accorder de véritable sens qu'au récit du seul garçon permet certes de faire un dessin animé intéressant, avec des personnages pittoresques et une morale d'amitié et de générosité préservée, mais on est très loin de tout ce que le livre recèle d'enseignements.

Allons voir ce que notre ami Max Cabannes devient face à tous ces personnages. Nous reviendrons par la suite sur l'adaptation.

Dessins préparatoires de Zoltán Szilágyi