C'est dans la très complexe nouvelle L'autre ciel que le changement de niveau entre réalités est le plus abouti, car la fracture y est à la fois spatiale et temporelle.

Le héros, jeune courtier en Bourse, appartient à la fois au Buenos Aires des années 1930 et au Paris des années 1870, passant de l'un à l'autre monde par une "faille" existant entre les galeries Güemès et Vivienne, sans que sa présence ici ou là pose un quelconque problème, ni aux autres personnages, ni à nous, lecteurs... Dès lors que nous l'avons accepté, le jeu des "miroirs et des doubles" peut se déployer dans d'autres directions, d'autres correspondances kaléidoscopiques, donc fabuleuses...

On trouvera dans l'excellent ouvrage que Karine BERRIOT consacre à son ami l'Enchanteur des clés de lectures passionnantes de ces jeux de doubles.

Les distorsions du temps et de l'espace sont fréquentes dans le fantastique cortázarien, même si l'auteur préfère toujours recourir à un "minimum d'effets" pour permettre le franchissement des réalités. Cette économie de moyens est conforme à l'épure parfaite que représente l'écriture de Julio Cortázar, sur laquelle nous reviendrons.

Ainsi, un grand nombre de nouvelles parmi les plus récentes se développent autour du thème de l'absence, ou sur l'incertitude de la présence, toute aussi angoissante, qui ferait croire que le fantastique de Cortázar est rempli de fantômes. Or, il le précise bien, s'agissant de la nouvelle La porte condamnée :"(...) elle est plus conventionnelle que les autres, car il y a là, à l'évidence, un fantôme et je n'aime pas travailler avec les fantômes." (in Entretiens...)

Cette thématique de l'incertitude est aussi forte que celle de l'inattendu. Toutes les deux relèvent de la conception du fantastique propre à Cortázar, qu'il rattache lui même "au sentiment de ne pas être là tout à fait". Le réel contient plus que ce que nous pouvons en appréhender pragmatiquement ("d'une certaine façon, nous avons déjà reçu ce qui n'est pas arrivé...") et il suffit d'aiguiser ses sens, c'est-à-dire "attendre l'inattendu" pour le révéler.

C'est sans doute la raison pour laquelle, outre l'extrème qualité de l'écriture, nous acceptons avec tant de facilité la rupture avec la réalité accomplie par la lecture de chaque nouvelle. Nous n'avons qu'une confiance limitée dans notre perception de la réalité, nous la pressentons équivoque. Ou alors peut-être sommes-nous déjà capables de percevoir, en arrière-plan, une ombre qui n'est pas exactement celle de l'objet que nous regardons, du moins celle que notre conditionnement culturel se serait attendu à trouver là.

Cette ombre fait tanguer la totalité de notre édifice d'explication. Si les lois sur lesquelles reposent traditionnellement notre perception du réel sont aussi incertaines, la situation génère une angoisse. Nous ne pouvons répondre à celle-ci que par le refus (mais comment, ensuite, croire encore ce que nos sens perçoivent ?), ou par la création d'un système de compréhension qui va se situer, forcément, au-delà du perceptif habituel.

"Cette attitude de complicité que je demande à mon lecteur, c'est finalement une sollicitation de déclaration d'indépendance intérieur de chaque individu, au lieu de l'état d'hypnose dans lequel la littérature classique a voulu presque toujours placer le lecteur."
(Entretien avec Jean Montalbetti in le Magazine littéraire, janvier 1984)



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