Cette attitude de complicité à un prix pour le lecteur. Contrairement aux modes opératoires de l'écriture de science-fiction, qui nous déplace a priori dans un système de lois qui toujours déjà transcende notre acceptation de ce qui est possible, le fantastique cortázarien, implacable, nous oblige à construire un outil de compréhension qui n'est pas donné d'avance car, comme l'auteur le rappelle :" Les seuls qui croient encore vraiment aux fantômes, ce sont les fantômes eux-mêmes." (Le tour du jour...).

Cortázar nous invite toujours à un effort dans notre lecture, pour que notre sens de la vie ne ressemble pas au mécanisme de notre regard. Certains s'en trouveront découragés, jugeant difficile cette transgression du rôle du lecteur. D'autres jubileront à cette idée, où se couleront avec aisance dans tous les niveaux que la réalité, dynamitée par ce nouveau regard, leur proposeront. Les premiers sont sans doute des Fameux, les autres forcément des Cronopes.


"Un monde qui aurait commencé par Picasso au lieu de s'achever avec lui, aurait été un monde pour cronopes exclusivement et, à chaque coin de rue, les cronopes auraient dansé trègue et dansé catale tandis que Louis (Armstrong), grimpé sur un réverbère, aurait soufflé pendant des heures dans sa trompette, faisant tomber du ciel d'énormes morceaux d'étoile en sucre pour le plus grand bonheur des chiens et des enfants."

A y bien regarder, l'organisation du monde elle-même ne résiste pas à cette nouvelle acuité. Les vieilles catégories classificatoires de l'espèce sont illusoires, du moins n'ont pas une telle importance qu'on ne peut leur substituer toute autre, ce que fait Julio Cortázar à partir de la publication, en 1962, de Historia de cronopios y de famas.

L'humanité se diviserait donc en trois grandes catégories. On ne sait que peu de choses des Fameux, Cronopes et Espérances. Si le peu qui nous est connu suffit pour s'entendre, il est néfaste de les enfermer dans une définition trop stricte, ce que ne fait jamais Julio Cortázar, le Grand Cronope.

Les Espérances sont les moins caractérisées et les plus nombreuses :

"(...) sédentaires, (elles) se laissent voyager par les choses et les gens, elles sont comme les statues qu'il faut aller voir puisqu'elles ne se dérangent jamais."

Restent donc les cronopes et les fameux, les uns antithèses des autres. Être cronope, c'est posséder d'abord une perception non raisonnable des choses et avoir un comportement (ou plutôt une somme de comportements) qui n'obéit pas aux conventions habituelles, bien souvent édictées par les fameux.

On naît difficilement cronope, comme le montre si bien Eugénésie ou L'éducation d'un prince, mais on le devient peu à peu. Ce que l'on sait, c'est que les cronopes, ces "objets verts, humides et ébouriffés", à l'inverse des fameux, ne visent jamais la réussite sociale ("la poursuite des fins utiles"). Assez hostiles à la notion de travail ou de perpétuation de l'espèce, richesse et pouvoir sont authentiquement absents de leurs préoccupations, tant qu'ils peuvent danser trève et danser catale :

" Lorsqu'un Cronope chante, les Espérances et les Fameux accourent l'écouter, bien qu'ils ne comprennent guère une joie aussi extrème et sont en général un peu scandalisés." (Le chant des Cronopes)



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