Julio Cortázar


J'étais déjà hors d'âge lorsque je découvris Julio Cortázar, sans doute l'un des trois grands écrivains sud-américains de ce siècle. Que le géant argentin soit devenu, et resté depuis 20 ans, un si fidèle compadre est un des grands bonheurs de ma vie.

" J'ai fait mes valises, j'ai prévenu votre bonne que j'arrivais et je suis monté dans l'ascenseur. C'est entre le premier et le deuxième étage que j'ai senti que j'allais vomir un petit lapin".

(Lettre à une amie en voyage)


C'est ainsi que je basculais pour la première fois de l'autre côté... Mais où était-ce ?




Les nouvelles, les contes brefs de Cortázar le classent dans la large catégorie des écrivains d'inspiration fantastique ce qui ferait penser, au mieux à Poe ou Borges, au pire à Stephen King.

Chez Cortázar, le fantastique est extrèmement singulier et naît toujours d'un mélange à deux temps : un très subtil et parfois imperceptible décalage dans la réalité et l'acceptation, héros et lecteur, des conséquences de ce décalage.

Ainsi, les petits lapins vomis ne se comportent pas autrement dans la vie que n'importe quel petit lapin. Mais l'action destructrice de leur condition de rongeur dans l'appartement de son amie plonge le héros de la nouvelle, et le lecteur, dans une angoisse de plus en plus profonde, suicidaire.

Cette légère déchirure qui nous fait changer de niveau de réalité m'a toujours fait penser à ces personnes superstitieuses qui, s'obligeant à répéter obsessionnellement les mêmes gestes pour contrôler leur vie, se tromperaient dans le déroulement de ce rituel magique et ouvriraient ainsi à leur psychose les voies de la terreur (du non-contrôlé). Omar Prego, dans ses entretiens avec Cortázar, qualifiait d'ailleurs les contes brefs de "revalorisation de la pensée magique" ("un ordre secret et moins transmissible" disait Cortázar).

C'est dans l'étroite proximité de cet autre réel que Cortázar nous donne à lire les pires angoisses, parce que les plus simples, les plus proches, les plus vraisemblables...

Si l'auteur de Marelle fait souvent appel à un animal comme médiateur privilégié, il suffit d'un facteur insolite pour ouvrir le passage entre deux ou plusieurs perceptions de la réalité. Dans la nouvelle Les Ménades, une salle de concert se transforme en scène de lynchage collectif par le seul déplacement vers le maestro d'une femme en rouge. L'éditeur français y voyait la transformation de la femme en panthère sanguinaire (?). Je la vois depuis toujours comme l'incarnation de cette crise sacrificielle transformant l'enthousiasme "amoureux" en un déchaînement quasi-cannibale du public, explorant en quelques lignes la plongée de l'humanité dans la violence du sacré, chère à René Girard.





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