Propos sur Antigone

CRÉON. - Un ennemi mort est toujours un ennemi.
ANTIGONE. - Je suis faite pour partager l'amour, non la haine.

Sophocle - Antigone (531-533)

Dans son très bel essai sur Antigone, George Steiner rend compte de près de deux siècles d'interrogations occidentales sur cette figure - devenue par la force des choses extrèmement particulière -, de la tragédie grecque. De Hegel à Kierkegaard, en passant par Hölderlin, Heidegger et Steiner lui-même, tous visent à faire de la fille d'Œdipe un caractère à part, une individualité s'opposant à la toute puissance des lois de la polis que représenterait Créon. Des milliers de pages, dont certaines indéniablement brillantes, vont être écrites pour dégager cette figure de la glaise tragique et cette singularisation ne peut se faire que par l'introduction de traits différentiels. Leur Antigone est ce que n'est pas sa soeur Ismène, est ce que n'est pas son oncle Créon, etc.

Pourtant, lorsqu'il analyse les rapports Créon-Antigone et devant la rigoureuse symétrie voulue par Sophocle, Steiner est obligé de constater que :

    "Ne sont-ils pas en fait profondément semblables ? (...) Chacun se lit l'un dans l'autre et le langage même de la pièce indique cette fatale symétrie.(...) Leur obsession commune de la loi fait quasiment de chacun une image en miroir de l'autre. D'où l'étroite concordance, en ampleur comme en tonalité, des catastrophes qu'ils subissent successivement." (Les Antigones, page 203 - Gallimard - 1986)

Ceci n'empêche pas ce très grand auteur d'évacuer aussitôt la très problématique identité des deux adversaires pour rebondir vers un nouveau système différencié d'explication (l'opposition homme-femme) qui, bien sûr, ne lui permet pas de répondre à la seule vraie question, qu'il pose pourtant : "Mais comment Sophocle parvient-il à cette dialectique des contraires apparentés, dialectique qu'on n'épuise ni en la méditant ni en la rejouant ?". (ib. page 204).

Notons que, malgré son constat de la page précédente, Steiner réaffirme une dialectique des contraires apparentés destinées à sauver les milliers de pages dont il s'est fait précédemment l'admirable recenseur. Car, de deux choses l'une : soit Sophocle s'est trompé en affirmant, tout au long du débat tragique, la profonde identité de Créon et d'Antigone, soit tous nos merveilleux auteurs ont proprement déliré. La pensée différentielle, qui est incapable de concevoir la production de sens à partir d'une situation d'équilibre, d'égalité, d'identité, ne peut bien entendu pas venir à bout d'une dialectique des contraires que n'a pas voulue Sophocle.

René Girard est le seul capable d'apporter une réponse, puisqu'il est le seul à comprendre et expliquer le rapport des doubles que deviennent, à mesure, Créon et Antigone. Il n'accordera que quelques lignes à notre héroïne (La Route antique des Hommes Pervers - 1985), mais l'hypothèse mimétique de MRVR et les développements que l'auteur consacre à la tragédie dans La Violence et le Sacré étaient déjà suffisants pour comprendre, à l'époque, que la construction symétrique du débat sophocléen était tout sauf gratuite.

L'affrontement Créon-Antigone n'est que la description du processus de décomposition de leurs différences initiales autour du cadavre de Polynice, objet de leur rivalité. Il s'agit d'un affrontement mimétique, et c'est pour cela que chacun est conduit "à lire dans l'autre, à être le miroir de l'autre" comme le note Steiner, jusqu'à ne plus pouvoir distinguer qui est qui, qui dit quoi... L'objet initial de la rivalité a depuis longtemps disparu, il ne reste que deux rivaux qui se regardent, totalement fascinés l'un par l'autre. Plus le débat tragique avance, plus ce qui semble les séparer contribue en fait à les rapprocher, à les rendre identiques.

René Girard montrera que cette description d'une crise des différences par la contagion mimétique est l'objet de toutes les tragédies de Sophocle qui nous sont parvenues. Nous y reviendrons lors de l'étude de l'anthropologie girardienne, car le processus va beaucoup plus loin.

Ceci pose un autre problème, qui est pour beaucoup dans le rejet des hypothèses girardiennes. Si René Girard a raison, il a raison contre Hegel, Heidegger, et consorts. Beaucoup de lecteurs ne sont pas prêts à brûler ce qu'ils ont adoré...

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