Le modèle dispose d'un moyen radical pour maintenir la distance avec le
sujet : celui d'interdire au sujet désirant la possession de l'objet.
Au message
fais comme moi qui irradiait du modèle s'en ajoute un
totalement opposé :
ne fais pas comme moi.
D'un seul coup, le modèle se transforme en obstacle et réunit en
lui-même deux termes contradictoires : il est à la fois celui qui est
adoré (puisqu'il montre au sujet ce qui est désirable) et celui qui est
haï (puisque, rival, il lui en interdit la possession).
" Le sujet éprouve donc pour son modèle un sentiment déchirant
formé par l'union de deux contraires qui sont la vénération la plus
soumise et la rancune la plus intense. C'est là le sentiment que nous
appelons haine.
Seul l'être qui nous empêche de satisfaire un désir qu'il nous a
lui-même suggéré est vraiment objet de haine. Celui qui hait se hait
d'abord lui-même en raison de l'admiration secrète que recèle sa
haine. Afin de cacher aux autres, et de se cacher à lui-même, cette
admiration éperdue, il ne veut plus voir qu'un obstacle dans son
médiateur. Le rôle secondaire de ce médiateur passe donc au premier
plan et dissimule le rôle primordial de modèle religieusement imité"
(MRVR p.24)
C'est chez Dostoïevski que René Girard trouve l'expression la
plus aboutie de cet état, car il n'y a même plus d'objet et le modèle
est n'importe qui. Lorsqu'il écrit la lettre à son tourmenteur, l'homme
du souterrain passe instantanément de la haine la plus violente à
l'amour le plus servile, oscillant en permanence entre les deux pôles
nés de son désir d'être celui qui l'a humilié. L'avancée théorique
capitale de René Girard est d'avoir extrait du romanesque la vérité de
cette circularité : c'est parce qu'il est un modèle que l'Autre est un
rival, mais c'est aussi parce qu'il est un rival qu'il est un modèle.
René Girard refuse d'exclure l'un et l'autre termes en deux champs du
réel bien distincts et qui réserverait ce double impératif
contradictoire (que Gregory Bateson nommait le double bind)
aux seuls schizophrènes dûment estampillés (1). Ces deux états
engendrés par le désir mimétique coexistent et le sujet oscille en
permanence entre eux. Pour le sujet, si le modèle lui refuse l'objet
c'est tout simplement qu'il ne le mérite pas (le renvoyant ainsi à
son infériorité initiale, à cette indignité). Jamais le sujet ne veut
voir un rival dans son modèle (et jamais celui-ci n'admettra
qu'il est en rivalité avec le sujet) mais l'obstacle qu'il lui
propose à présent fixe les efforts de son désir à le
conquérir. Plus l'objet est défendu, plus sa valeur et celle du
médiateur augmente et donc plus sa conquête devient
indispensable.
"Obstacles et mépris ne font donc jamais que redoubler le désir
parce qu'ils confirment la supériorité du médiateur". (MRVR
p.204)
Dans le célèbre chapitre
Sadisme et Masochisme de
Mensonge
romantique..., René Girard montre que cette recherche permanente de
l'objet inaccessible - et donc de l'échec ou de la victoire toujours
renouvelée du rival - caractérise ces deux types de comportements. Car
il ne faut pas oublier une chose : quand l'un ou l'autre met la main
sur l'objet de la rivalité, il ne peut qu'être déçu.
"Ce n'était que
ça ?..", l'illusion est passée et le désir doit se reporter sur un
nouvel objet, plus réticent encore à sa possession.
Plus ils sont proches, plus les rivaux se ressemblent. Comme le
rappelle Girard,
"le triangle mimétique est isocèle", modèle et
sujet occupant chacun leur tour le rôle du médiateur. Ce que nous
venons de décrire à propos du sujet affecte pareillemment le modèle. La
haine qui sourd de ce conflit est porteuse d'une violence qui n'attend
qu'à son tour d'être réciproque.

On vit une époque formidable Jean-Marc Reiser -
Editions Albin Michel